Le film Cartel de Ridley Scott

Si Sir Ridley Scott est sur le point de fêter ses 76 ans, on ne l’aura probablement jamais vu à ce point-là si actif. Un peu plus d’un an après Prometheus, son nouveau long-métrage Cartel débarque sur nos toiles, et les films qu’il a en projet sont légion, parmi lesquels l’épopée biblique ExodusParadise (suite de Prometheus) ou encore Blade Runner 2… Néanmoins, Ridley Scott est un réalisateur qui tend à diviser plus que ses compères Steven Spielberg ou Martin Scorsese, pour ne citer qu’eux. Si Prometheus revenait sur l’héritage d’Alien (au point de s’attirer les ires d’une partie du public), Cartel tend à s’orienter dans une direction assez inédite au sein de la carrière du réalisateur britannique : le thriller sobre et moderne. Très attendu au tournant, notamment grâce à l’écriture de Cormac McCarthy (No Country for Old Men), Cartel a malheureusement vu sa production ternie par le décès prématuré de Tony Scott, au milieu du tournage. Le film désormais fini, nous nous sommes inquiétés de sa réception critique aux États-Unis, extrêmement mitigée. S’il y a fort à parier que Cartel sera un film quelque peu mal-aimé, il est pourtant l’un des plus intéressants de la carrière de son auteur.

Le film Cartel

C’est bien simple : le film ne répond pas aux attentes classiques qu’on peut avoir d’un film de Ridley Scott. Dès son ouverture, Ridley Scott s’évertue à mettre en place un univers sobre et profondément anti-spectaculaire. La patte méthodique du scénariste McCarthy se ressent à plus d’un niveau. On y retrouve ces personnages dont la notion d’humanité laisse quelque peu à désirer engagés dans une affaire douteuse. A l’instar de Josh Brolin dans No Country for Old Men, le personnage de Michael Fassbender, le fameux counselor (l’avocat, dont on ne connait par ailleurs jamais le nom) met les pieds dans un univers qu’il ne maitrise pas, à ses risques et périls. Dès lors, on comprend que c’est un film au destin inéluctable, aux erreurs irréparables et surtout au pessimisme prononcé. Les principaux intervenants de l’histoire voient alors leurs masques tomber : derrière les beaux et inébranlables millionnaires se cachent finalement des gens qui ont fait une bourde et qui redoutent comme jamais le retour de flamme.

Comme souvent chez Ridley Scott, les clés du scénario sont confiées aux femmes, filmées avec une certaine fascination. De part et d’autre, on retrouve Penelope Cruz et Cameron Diaz dans des rôles radicalement opposées. Cette dernière, d’ailleurs présentée de prime abord comme un personnage vain et superficiel s’avère être le plus malin du métrage. Cartel finit par troubler tant on ne sait quoi penser de ses personnages. Le film part dans de multiples directions et il ne serait pas étonnant que certains spectateurs en ressortent perdus. Néanmoins, ce caractère sensiblement opaque de l’écriture sert totalement l’histoire. On peut toujours s’interroger sur la légitimité de telle ou telle séquence, ou éventuellement sa longueur, mais à l’issu de la projection, en y repensant, on en comprend l’importance du dispositif. Sur le plan de la narration, Cartel est probablement l’un des rares long-métrages moderne de Ridley Scott qui n’a pas besoin de la fameuse director’s cut, qui a changé du tout au tout certains des précédents films de Ridley Scott (Kingdom of Heaven pour ne citer que lui). L’équilibre se maintien jusqu’à la fin du film, ne faisant aucune concession, quitte à en frustrer le spectateur qui serait trop à la recherche de didactisme.

On peut alors se demander : Ridley Scott a-t-il fait des concessions sur son cinéma ? Ce film est-il impersonnel ? Peine-t-il à exister au-delà de l’écriture de McCarthy ? Pas du tout. Chaque plan de Cartel est imprégné de l’essence du père Scott. Le découpage méthodique de Scott se fait perpétuellement ressentir dans le film. On est en présence d’une mise en scène extrêmement travaillée, qui néanmoins se dissimule derrière une habile sobriété, sans overdose d’effets visuels. Les éléments de l’identité visuelle de Ridley Scott demeurent d’ailleurs presque tous présents, du paysage de soleil levant filmé en time-lapse aux contre-jours enfumés. On ne peut par ailleurs que saluer le travail à la photographie de Dariusz Wolski, avec qui Scott a d’ailleurs collaboré sur Prometheus.

Ainsi, Ridley Scott façonne un film qui est à la croisée des genres. Il reprend des éléments déjà exploités dans certains de ses films (le western moderne dans Thelma & Louise ou encore le gangstérisme dans American Gangster) tout en proposant quelque chose de radicalement nouveau dans sa carrière. Dans cette optique, on peut d’ailleurs penser à Killer Joe de William Friedkin qui témoignait de la métamorphose de son (plus-tout-jeune) réalisateur tout en conservant nombre d’éléments constituant son identité.

Au cours de cette métamorphose, Ridley Scott en profite d’ailleurs pour changer de compositeurs. Exit Harry Gregson-Williams ou Marc Streifenfeld, la composition de Cartel échoie à Daniel Pemberton, encore relativement inconnu dans le cinéma. Si l’on pouvait redouter une composition impersonnelle destinée à meubler l’univers sonore du film, on ne peut qu’être surpris de la qualité de la musique proposée. Tout comme le film, elle s’inscrit dans un croisement des genres. Plus d’une mélodie rappelle par ailleurs l’ambiance western du film à travers une influence venue de Morricone, alors que d’autres, plus punchys, s’inscrivent complètement dans la vision classique du thriller moderne.

Il est évidemment difficile d’évoquer Cartel sans parler de son casting cinq étoiles. Peu à dire dessus si ce n’est que tous rayonnent grâce à une formidable interprétation, une direction d’acteur millimétrée. Si l’on peut toujours regretter que le personnage de Cruz ne soit pas mis plus en avant, il y a tout de même de quoi satisfaire le spectateur et surtout rendre le scénario extrêmement efficace. Dans Prometheus, on savourait déjà le charisme d’un Fassbender dirigé par Ridley Scott. Ici l’acteur se donne comme rarement. De manière générale, on ressent que les comédiens croient dans leurs personnages mais aussi que Scott se plait avec eux. Bardem déconstruit avec intelligence le mythe du personnage inquiétant qu’il a forgé dans d’autres films (notamment Skyfall ou No Country for Old Men), Diaz prend son pied à renverser les clichés et Brad Pitt ne manque pas d’être excellent comme souvent. Les personnages secondaires sont peu présents mais leurs séquences ne manquent pas de marquer, celles de Brad Pitt en tête. Il n’y a pas de quoi bouder son plaisir !

Ainsi, derrière la traduction française quelque peu ridicule du titre original laissant entrevoir un banal thriller d’action sur fond de gangsters mexicains et trafics de drogue tel Savages, on finit donc par retenir de Cartel une œuvre inattendue, jusqu’au-boutiste, anti-spectaculaire et malsaine. Loin d’être grand public, on se demande comment Cartel a pu être produit par la Fox. Quoi qu’il en soit, il est la preuve que Ridley Scott est un réalisateur qui pense encore diablement son cinéma, toujours enclin à l’inscrire dans la modernité. A voir impérativement, quitte à le détester, au moins pour avoir une opinion de ce film inclassable dans la carrière du grand Sir Scott.

 

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