Nous sommes au milieu du mois de Juin. Après tout le rabattage médiatique Cannois derrière nous, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai eu l’occasion de rencontrer Denis Lavant, interprète principal de l’ONVI Holy Motors (lire notre critique), présenté en compétition au sein du plus grand festival de cinéma au monde. L’occasion de discuter avec lui de son incroyable travail pour le film du réalisateur Leos Carax pour lequel il joue plus d’une dizaine de personnages différents. Rencontre.
(Denis Lavant dans Holy Motors de Leos Carax)
Comment s’est déroulée la genèse du projet et la présentation du projet ?
« La genèse du projet a été progressive. Ça a commencé avec Tokyo!, dans lequel se trouve le personnage de Merde, qui apportait une nouvelle approche du jeu grâce à l’utilisation de nombreux artifices, des postiches, des faux ongles, tout ce qui n’existait pas dans la première période de films qu’on a fait avec Leos [Carax, le réalisateur]… ça a été cette possibilité, cette ouverture de jeu là qui a tout lancé. Ensuite, il y a eu l’idée de faire d’autres épisodes de Mr. Merde en le faisant apparaître à New-York, comme annoncé à la fin de Tokyo!, ou dans différentes capitales mondiales… au final ça ne s’est pas fait. À un moment donné, avant même Holy Motors, on a eu un petit projet, une commande du Japon, qui se voulait être un hommage à Kurosawa, où Leos avait fait un moyen-métrage sur ce mode de transformation en différents personnages nommé Actors. D’ailleurs je dois encore avoir le scénario chez moi ! C’était une première idée, du calibre du segment de Tokyo! (35min).
Après ça, Leos est revenu me voir avec le scénario de Holy Motors, qui est un développement de ce premier projet sans me le présenter en détail… mais le scénario parlait de lui-même ! Ça m’a beaucoup touché à la lecture du scénario car cela me concernait énormément. Les propos sur l’acteur, son rôle, son usure … tous ces propos racontent énormément sur le rapport que j’ai avec Leos depuis le début. Il y a une certaine cruauté dans la relation réalisateur/interprète ici. En même temps, c’est forcément touchant d’être sollicité par Leos pour faire un film dont un des personnages que je joue a à voir directement avec moi, où il est le catalyseur de l’inspiration de cette histoire. C’est émouvant. Leos a fait son film avec une pensée très affutée, ce qu’il fait qu’il est très fidèle à son scénario, à l’écriture de départ. Ça a été une énorme responsabilité d’être le fil conducteur de cette histoire là et d’être bon dans ce changement perpétuel ! Je me suis dit que si je devais me lancer, je me devais d’être à la hauteur pour Leos et de son pari. J’ai regardé le scénario d’une façon nouvelle, en regardant ce qui allait être difficile, quelles seront les épreuves physiques et émotionnelles que je vais devoir passer, les choses que je sais faire, que je ne sais pas faire ou que l’on a jamais abordé avec Leos… je regarde d’abord qu’est ce qui va être fatiguant (rires) ! Et parfois je me trompe, des scènes paraissent réalisables ou effrayantes mais au final il faut tout d’abord aborder toute la liste des personnages.
En amont du film, il faut travailler les costumes et tout ce qui est précis, concret. Tout est à faire, se relancer dans l’acrobatie, apprendre l’accordéon, remettre en route Mr. Merde, conduire une voiture car je n’ai pas le permis et puis surtout d’être crédible tour à tour dans chaque personnage. Beaucoup de temps et de moyens ont été injectés dans le maquillage, qui représente une partie importante. Il a été question un temps à ce que je me mette en état d’amaigrissement terrible pour faire le vieil agonisant, mais heureusement nous n’avons pas eu assez de temps ! (rires) Quitte à utiliser des artifices, autant y aller ! Ce qui est rendu possible grâce à ces artifices n’empêche pas l’authenticité, de faire vivre un masque, une apparence, de donner vie à tout ça. C’est le rapport de confiance avec Leos qui s’est amélioré qui a permit de rendre les personnages vivaces et crédibles. »
Malgré une forte utilisation de maquillages, il y avait-il toujours la volonté que l’on puisse vous reconnaître ?
« Oui, c’est voulu, malgré la volonté que l’on me dissimule. Mais tous les personnages s’appellent DL, mes initiales. DL1, DL2… ici on ne voulait pas que je sois incognito, que je me dissimule. Je devais apparaitre à différents âges, caractères, statuts sociaux… »
(Denis Lavant dans Camping Sauvage de Christophe Ali et Nicolas Bonilauri)
En tant qu’acteur, vous prenez plaisir à jouer des personnages mais prenez vous plus de plaisir à jouer des rôles introvertis ou extravagants ?
Les deux ! Les deux sont intéressants car j’ai les deux types de personnages en moi. En tant que comédien, rien n’est extérieur à soi, on travaille à partir de ses expériences de jeux, de ses expériences de vie, de sa mémoire, sa personnalité. Le personnage du vieil homme est à jouer avec beaucoup de retenue, je n’avais jamais abordé ça. Je redoutais beaucoup cette scène car c’était éprouvant, après cinq heures de maquillage et je me devais d’être dans cette retenue, cet état d’épuisement… Cette transformation s’est opérée dans le moment. Il y avait tellement de personnages que je n’ai pas pris le temps d’analyser, d’étudier mes personnages ou de me plonger dedans. C’était de l’instantané. Le moment du maquillage m’a beaucoup aidé. C’était passionnant. Oui, ça peut être chiant de passer cinq heures immobile avec des gens qui vous mettent des prothèses mais on voit apparaître le masque, cela permet de me plonger dans l’état physique – physique car pas psychologique, cela vient avec le rapport de jeu, ce qui est joué dans chaque scène avec chaque partenaire.
Avant même le travail du maquillage, chaque personnage a été élaboré à partir de photos de mon visage et d’un usage grossier de Photoshop. Pour le vieil homme, nous nous sommes inspiré de la personnalité physique de Beckett car il y a chez lui de personnages qui sont en réflexion sur eux-mêmes, introvertis, qui pensent beaucoup mais qui agissent peux, comme le personnage de Molloy, sur lequel j’avais travaillé avant. Tout mon précédent travail au théâtre m’a bien entendu servi, j’accumule des matériaux, de la mémoire. Quant au personnage de Mr. Merde, c’est un autre extrême que j’ai pu aborder dans ma vie de comédien, à travers l’acrobatie, la commedia dell’arte, le théâtre de rue. Mr. Merde, c’est revenir au masque, au personnage sculpté, qui joue avec l’expressivité. Dans tous les cas, il faut aller à l’essentiel. »
J’ai revu il y a peu la vidéo de votre casting pour Boy Meets Girl [première collaboration de Denis Lavant avec Leos Carax]. Pouvez-vous parler de cette expérience ?
« Quand j’ai revu cette vidéo, ce qui m’a épaté c’est l’aplomb que j’avais. J’étais plein de conviction, de certitude. À mes débuts, j’ai joué au théâtre et les personnages que j’ai interprété sont directement en résonance avec un état psychique et physique particulier. Mon premier rôle professionnel au théâtre était un chien, et cela me semblait comme une évidence. Je n’avais pas à me creuser la tête, j’avais les éléments pour le jouer. Mes parents ont toujours eu des chiens et le côté canin m’a toujours parlé.
J’ai joué mon premier rôle humain dans L’Idiot de Dostoïevski, avec le personnage d’Hippolyte, un nihiliste très physique qui était proche de moi à l’époque. Pour moi, 30 ans plus tard, j’interprète toujours comme ça. Mais pour Boys Meet Girls je ne me sentais pas du concerné, j’étais plongé dans un univers étranger – pas complètement étranger, car il y avait des points d’ancrage, de résonance – ce qui m’a permit de faire le personnage. Mais c’était à des kilomètres de ce que je faisais, de mon quotidien, de ma vie… ça avait un côté très exotique pour moi, ça n’était pas une évidence. Ma rencontre avec Leos n’a jamais été une évidence, même si l’on se retrouve à toujours faire des films 30 ans après. Il m’a choisit à partir d’essais et son choix reste toujours énigmatique pour moi. C’est étonnant mais je ne regrette pas ! Mais ce film ça n’a pas forcément été une partie de plaisir. Ça a été dur d’être cohérent et l’expérience était presque contrariante quand on vient du théâtre, d’une certaine dynamique du théâtre de rue, d’une agitation acrobatique et physique. J’avais besoin de cette dynamique, de ce mouvement pour jouer, cette exultation, de se battre, d’un lieu où il y avait une sorte de liberté de mouvements, de sentiments… au cinéma, on se retrouve avec des marques très précises et l’on doit jouer à partir de rien. Ici, on se retrouve dans un costume et chaque jour on découvre un petit morceau de vie d’un personnage dont on connait tout. On est dans une grande rigueur, c’est impressionnant, déstabilisant au niveau du mouvement, de la parole… ça n’est pas une facilité. Ce rapport, venant du mouvement au départ, du mime, du cirque, m’a permit d’apprendre plus sur le langage, sur la manière dont on aborde une chose écrite pour la mettre en mot, en sonorité, en sens, en émotions. Au théâtre c’est déjà particulier mais au cinéma c’est très très impressionnant d’avoir une phrase qu’on va répéter presque que dans sa tête et PAF!, moteur, action, clap puis vint le moment où il faut commencer à parler d’une manière exacte. C’est un drôle de cirque. »
Dans toute cette palette de personnages, où est Denis Lavant ?
« Il est partout et nulle part en même temps. Il est là malgré moi car c’est mon corps, ma tête, ma sensibilité, mon expérience, ma pratique du jeu et ma vie qui travaille. Mais la règle du jeu est de s’oublier au profit d’un caractère qui est parfois fait à partir de moi, d’une projection de moi, mais ça n’est jamais moi. Le rôle qui se rapproche le plus de moi, c’est celui du père de famille avec sa fille. C’est un personnage qui a été défini par Leos avec son look, sa coupe de cheveux, ses propres vêtements. Tout était proche de lui et moi, mais ça n’est pas entièrement lui ni moi. On a tous les deux profité de notre expérience de père de famille, et ce point commun nous a permit de travailler et ont nourri la scène. Quand ma fille (fictive) rentre dans la voiture, j’utilise des expressions que j’emploie moi-même avec ma fille. En même temps dans cette scène, j’ai fait des tentatives pour jouer naturellement, comme je réagirais d’habitude, mais ça n’était pas possible. Ça n’est pas de la vérité, ça n’est pas soi, c’est une construction d’un personnage à tenir. Je ne m’exprime pas moi, je m’exprime à travers le filtre d’un personnage, d’un caractère. Le terme est bien, exact. Ça a voir avec le caractère d’écriture. Le personnage doit être tenu, pas difforme, il doit être lisible. Le personnage du père était la résultante pure de la relation entre moi, Leos et le personnage composé. Le diagramme auteur-comédien-personnage débouche sur quelqu’un qui n’est pas moi. Mais généralement avec un réalisateur et surtout avec Leos, je veux me mettre au service de ce qu’il veut raconter. C’est lui qui est le créateur, et je participe, en inspirant et en interprétant. Pour Mr. Merde, le personnage semble libre mais il est plein de contraintes physiques. Avec ses grands ongles, on ne manipule pas les choses comme on veut, cela demande un peu d’expérience ! Il est borgne et marche avec une épaule en l’air, il faut donc s’habituer. Leos part de lui, de ses expériences, de ses ressentis. Les cinéastes d’animations ont un rapport similaire, où ils doivent jouer les personnages pour pouvoir ensuite les dessiner. C’est une démarche sincère, presque normale. »
En qu’acteur physique et très corporel, où vous placez vous ? Avez-vous découvert un nouveau rapport avec votre corps lors du tournage de Holy Motors ?
« On me dit souvent ça. Ça a un sens positif ou péjoratif selon les personnes. Mais pour moi, un comédien est forcément physique. Même jouer l’immobilité, la retenue, c’est encore plus physique. Ça va de soi pour moi qu’il faut être physique car mes premières méthodes d’expressions et de représentations étaient le mime, c’était une étape avant la parole qui me semblait spontanée. Je suis inspiré de Chaplin, de Keaton ou Harpo Marx qui lui est inspiré des clowns, du mime. Tout vient du cirque, de la danse. Mais j’avais envie de découvrir l’issue du langage, parce que cette étude compliquée pouvait m’apporter quelque chose. Ça n’est pas du tout le même rapport avec le geste. On peut faire un geste, en être conscient, le sculpter et l’arrêter pour le reprendre. La parole est quelque chose de plus mystérieux qui s’échappe, qui part et que l’on ne peut pas rattraper. Cela restera toujours mystérieux pour moi. Malgré l’acquisition de cette seconde possibilité de langage, j’ai gardé en moi le renouement physique, le langage se sculpte d’abord à l’intérieur. Mon plaisir est à un moment donné de trouver un rapport physique à l’espace, à la danse, au mouvement. Pas à tord et à travers mais simplement le fait de rajouter quelque chose. Mais j’ai aussi tendance à rajouter des conneries, des trouvailles que je trouve et que je garde, je développe. Forcément, le film de Leos permet d’exploiter toutes les possibilités, mais loin de tout le côté anarchique qu’on peut trouver ailleurs, il y a ici une exigence, une rigueur, un rapport au cinéma connu et visible. Au fur et à mesure, je me rends compte avec Leos qu’il y a toujours une sorte de parcours apparent, une minutie dans la gestuelle, une chorégraphie avec les accessoires qui se complexifie à chaque prise. Le personnage du banquier, qui en apparence n’est pas très physique, était pourtant à gérer avec précision vu tous les objets qu’il manipule. Il fallait arriver à gérer ça. Toute la concentration se faisait pour parfaire cet itinéraire d’objets. On passe toujours par là, sur le fait de bien réussir le slalom, le parcours, la chorégraphie du corps, des ustensiles et des rapports avec les partenaires. Avec Mr. Merde, ça a été particulièrement laborieux pour l’habillage d’Eva Mendès pour déchirer le tissu. Ça n’apparait pas mais c’était de la haute couture ! »
Avez-vous été touché par l’accueil du film à Cannes ? Sa présentation vous avait-elle effrayé ?
« Je n’ai pas eu peur car le travail était déjà fait. J’ai peur avant de faire le film. Ça n’était plus de mon ressort par la suite. J’étais très curieux de découvrir ce qu’en avait fait Leos, ce qu’il avait fait de notre travail, comment il l’avait orchestré. J’étais particulièrement ravi, j’ai réussi à m’oublier pour voir la trajectoire du film, ce que ça raconte. Ça a dépassé ce que j’avais perçu dans le tournage et le scénario, ça m’a beaucoup impressionné. L’accueil était bouleversant. J’ai eu une séance de radio avec Gilles Jacob le premier jour où il décrivait le film comme « un moment de cinéma à l’état pur » et j’étais le premier surpris ! C’était très chaleureux, émouvant. La réaction du public au palais du festival m’a rendu autant heureux pour Leos que pour moi-même. Il était presque « de retour » sur la scène cinématographique et c’était beau de voir l’engouement sur ce qu’on avait fait. Par rapport à notre parcours, c’est le meilleur film qu’il ai réalisé et qu’on ai fait ensemble. Holy Motors est comme une résultante de tout ce travail laborieux depuis tant d’années cohérent et qui me parle. Quand certains voient dans le film une célébration du cinéma moi ça m’emmerde, je m’en fous. Je trouve ça dangereux le cinéma qui s’auto-célèbre, qui se mord la queue. Pour moi, ça parle de l’humain, du rapport des hommes, des femmes, des humaines aujourd’hui.ça n’en parle pas à travers une prise d’otage émotionnelle. Ça renvoie directement au travail de Leos tel qu’il le décrit: « Je ne veux pas narrer, je veux faire ressentir ». C’est comme ça que je conçois le film. Ça n’est pas cérébral, plein de références cinématographiques, c’est quelque chose qui passe par de la sensation. »
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