Zack Snyder n’est pas à proprement parlé un poète, tout le monde le sait. Il n’en demeure pas moins un grand esthète et un très bon technicien avant tout. Capable de créer des images très travaillées servies par une photo léchée et un vrai sens du cadre, son cinéma dynamique et son penchant pour la représentation de la violence (un des nombreux points communs qu’il partage avec John Millius) l’ont systématiquement poussé à aborder des adaptations d’auteurs naviguant dans les mêmes eaux.
De George A.Romero pour L’Armée de Morts à Frank Miller sur 300 en passant par l’adaptation de Watchmen du vénérable Alan Moore, le réalisateur a toujours eu la chance (et l’audace) de s’attaquer à certaines des plus belles œuvres de la pop-culture moderne. C’est chez ces auteurs qu’il ira chercher le moteur de ses pulsions cinématographiques, propulsant ses films au-delà de simples successions de vignettes animées sans âme. A ce titre Le royaume de Ga’Hoole a dû représenter une véritable transition pour Snyder, enfin débarrassé de la pression considérable qui accompagne l’adaptation de classiques. Pour ce livre moins reconnu, Snyder trouve un véritable terrain de jeu s’offrant à lui dans le contexte libre du film d’animation. Une respiration avant de revenir aux choses sérieuses. Suite logique de cette recherche de liberté, Sucker Punch, premier scénario écrit par Snyder (en collaboration avec Steve Shibuya) est une entreprise noble et courageuse de la part du réalisateur. Aucun filet de sécurité ici, pas de récit solide sur lequel s’appuyer. Juste une histoire simpliste servant de prétexte à une accumulation malheureusement assez vaine de séquences néanmoins virtuoses laissant libre court à la maestria technique du metteur en scène.
Lorsque Sucker Punch commence, nous rencontrons son héroïne, Babydoll (Emily Browning, en mode lolita guerrière aussi belle qu’insipide). La jeune fille vient de perdre sa mère et son beau-père réussit à la faire interner dans un établissement bien glauque d’où notre protagoniste va rapidement essayer de s’évader d’une manière ou d’une autre afin d’échapper à une lobotomie imminente. Voilà pour la première strate du film, celle que nous pouvons qualifier de « réalité”. Disons la fin des années 60. Se superpose à ce monde un deuxième monde fantasmé, celui de l’internat/bordel où Babydoll rencontre Sweet Pea (Abbie Cornish, seule actrice à tirer son épingle du jeu dans ce maelström chaotique), Rocket (Jena Malone), Blondie (Vanessa Hudgens) et Amber (Jamie Chung) et se trouve enrôlée de force dans un show “burlesque” dont on ne verra rien durant le film. Pour échapper à cette morne réalité, Babydoll va échafauder un plan lui ouvrant les portes d’un troisième univers fantasmé présenté comme une succession de lieux imaginaires fantastiques au sein desquels elle devra affronter golems samouraïs, dragons et autre nazis mécaniques afin de récupérer 5 éléments lui permettant d’échapper aux mains de son cruel geôlier/mac, Blue (libidineux Oscar Isaac).
Si cela vous semble n’avoir aucun sens, ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal. Snyder est peu préoccupé par un quelconque souci de vraisemblance ou de cohérence dans la construction narrative de son film. A la différence du Brazil de Terry Gilliam qui utilisait la fantaisie avec maestria afin d’illustrer métaphoriquement les velléités libertaires du pauvre Sam Lowry, s’évadant dans un monde onirique afin de pas être écrasé par une réalité tous les jours plus oppressante, Sucker Punch ne fait qu’effleurer la surface du sujet. Ici, les scènes purement fantastiques chargées en images de synthèse dominent le film mais n’entretiennent qu’un rapport artificiel avec l’intrigue principale. Plus grave, ce manque de lien avec l’enjeu dramatique du film nuit gravement à l’entreprise et annule tout empathie avec le sort des personnages. Aussi impressionnantes soient-elles, ces escapades fantasmagorico-bourrines n’entretiennent qu’un lien artificiel avec l’histoire principale et perdent donc tout impact émotionnel. Après tout si Babydoll vient à tomber, tuée par un bataillon de soldats nazis steampunk, quelle importance ? Ce n’est qu’un rêve imbriqué dans un autre rêve de showgirl vouée à être vendue comme esclave sexuel. Le plus frustrant avec ce dispositif de mise en abîme raté est certainement l’impression de gâchis monumental qui se dégage de ces scènes d’action à la beauté et l’efficacité incontestables. Aucun doute que ce qui nous est présenté ici figure parmi les morceaux de bravoure les plus impressionnants qu’il nous ait été donné de voir cette année en matière de cinéma d’action. Visuellement très inspirées par Goemon et Casshern de Kazuaki Kiriya, ces séquences jouissent d’un design somptueux et d’une mise en scène impeccable mettant remarquablement en valeur une direction artistique très « Pulp » du meilleur gout. Parfaitement chorégraphiées elle restent tout à fait lisibles et ce malgré le foisonnement d’explosions, de destruction et d’ennemis présents à l’écran. Explorant 20 ans de sous culture, Sucker Punch rend à cette occasion hommage dans l’anarchie la plus totale, aux films, comics et jeux vidéo que nous connaissons et apprécions depuis des années. Il est donc d’autant plus dommage que le métrage ne dépasse jamais le stade de froide « Demo Reel ». Une bête compilation des sources alimentant notre inconscient collectif de nerds nourris aux rpg, fps et autre bandes dessinées Steam Punk et Heroic Fantasy. Ambitieux projet au demeurant mais malheureusement miné par un manque de cohésion patent et une approche simpliste qui lui est fatale.
Au-delà de cet aspect purement cosmétique du film, Snyder tente quelque chose de beaucoup plus ambitieux et dépassant visiblement ses capacités scénaristiques. Il essaye maladroitement avec Sucker Punch de tenir un discours sur le féminisme et sur l’émancipation de la femme en nous livrant une mise à jour balourde du “women in prison” classique. Ainsi, quand Babydoll trouve le moyen de s’évader dans la 3ème strate onirique fantastique, c’est en assumant son corps et sa sensualité à l’occasion d’une danse lui permettant de briser au figuré les murs de sa maison close. Mais aussi fortes soient-elles,et même après avoir complété leurs objectifs dans le monde imaginaire, ces femmes demeurent constamment victimes de la violence de tous les hommes du film. Et c’est là que ce paradoxe trahit le simplisme de l’approche de Snyder. Car même si les femmes de Sucker Punch apprennent à devenir maîtresses de leurs corps et de leur sexualité jusqu’à en faire une force, tel que cela est présenté dans le film ceci est voué à l’échec. Ce que dit Snyder malgré lui entre les lignes de son script, c’est que quels que soient les efforts faits par les femmes pour échapper à leur condition, l’oppression masculine patriarcale est trop forte pour être contrée. Dommage pour un film qui se voulait optimiste et célébrant la montée en puissance des femmes dans notre société.
Au final, Sucker Punch restera pour moi une digression décousue, assez caricaturale mais finalement intéressante. Un film que Snyder devait sans doute faire pour aller de l’avant. Ayant poussé ses préoccupations stylistiques autant qu’il le pouvait avec ce film, mon espoir est qu’il arrive à passer ce cap clipesque avec Superman. Qu’il commence enfin à utiliser ses considérables talents visuels pour trouver la meilleure façon de raconter une histoire plutôt que de raconter une histoire conçue pour mettre en valeur ses prouesses techniques. A certains égards, on peut avoir l’impression que Snyder a volontairement réalisé le film que ses plus féroces détracteurs lui reprochent de faire depuis le début de sa carrière, comme un ultime assaut. Un film trop simpliste pour être si ambitieux, ouvertement obsédé par le mouvement. Privilégiant la forme au détriment du fond et réalisé par un esthète se regardant filmer. Malgré tout, difficile d’en vouloir au réalisateur dont l’intention de base est tout à fait honorable. Ce désir de sortir des sentiers battus en nous proposant des univers esthétiquement inexplorés au cinéma et cette enthousiasme communicatif pour ces mondes que nous aimons font de Sucker Punch une oeuvre foutraque mais finalement assez attachante après réflexion. Sans aucun doute le film le plus personnel du réalisateur, peut-être son plus beau travail en matière de réalisation et une fin de cycle en bouquet final qui lui permettra peut-être d’aborder sereinement une nouvelle phase de sa carrière. Enfin espérons…
Tags Abbie Cornish, Carla Gugino, critique, Emily Browning, Jamie Chung, Jena Malone, Jon Hamm, Legendary Pictures, Michael Jai White, Oscar Isaac, Scott Glenn, Steve Shibuya, Sucker Punch, Vanessa Hudgens, Zack Snyder
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