Synopsis : Dans un futur proche, la Mafia a mis au point un système infaillible pour faire disparaître tous les témoins gênants. Elle expédie ses victimes dans le passé, à notre époque, où des tueurs d’un genre nouveau (les « loopers ») les éliminent. Un jour, l’un d’entre eux, Joe, découvre que la victime qu’il doit exécuter n’est autre que… lui-même, avec 20 ans de plus. La machine si bien huilée déraille…
Peu en France connaissent de nom le réalisateur Rian Johnson. Ses premiers Brick et Une arnaque presque parfaite n’avaient guère trouvé plus d’écho par chez nous, victimes de sorties en salles plutôt discrètes. L’un porté en 2006 par un Joseph Gordon-Levitt encore inconnu et l’autre rassemblant pourtant à son affiche Adrien Brody, Rachel Weisz et Mark Ruffalo. Aujourd’hui, avec une bande-annonce béton relayée en masse par le distributeur SND, tout semble nous survendre le troisième long métrage du metteur en scène comme d’un film incroyable et immanquable… Et ils ont bien raison! À plus d’un titre, Looper est certainement l’une des meilleures surprises de cette année et qu’on se le dise d’office, le synopsis officiel ou la bande-annonce n’ont absolument rien à voir avec la claque qui vous attend à partir du 31 octobre.
Là où le fait que le looper se retrouve un jour à s’abattre lui-même semblait être l’incident déclencheur, l’exposition du long métrage inclus déjà cette règle comme établie dans la trame. Ensuite, le film de Rian Johnson trouve une toute autre ampleur. Loin d’être un blockbuster au rabais, que beaucoup pourraient penser au regard de ses maigres 30 millions de dollars de budget, Looper ne renonce pas un seul instant à ses ambitions. C’est par une succession de bonnes idées et une vision cohérente de l’univers futuriste qu’il dépeint que Rian Johnson parvient à tirer son long métrage au-dessus d’une série B classique. Avec Looper, Johnson n’a rien à envier à l’Inception de Christopher Nolan. De la même manière, il réussit à nous ancrer dans un avenir crédible, avec ses codes et toute sa sémantique, où pourtant la machine à remonter dans le temps existe et que certains humains développent des pouvoirs télékinésiques. L’essentiel de la direction artistique est bien menée, ne dilapidant pas tout le budget dans les effets visuels (même si le rendu des motos volantes tient plus d’un bricolage photoshopé grossièrement dissimulé par de la poussière ou le hors champ). Sans perdre son spectateur, ce contexte est planté en quelques minutes et le réalisateur peut enfin exprimer tout son potentiel.
Côté casting, Rian Johnson a su très bien s’entourer. Faisant jouer l’amitié qu’il a entretenue avec lui depuis son premier film, le réalisateur retrouve Joseph Gordon-Levitt dont la carrière s’est littéralement envolée grâce à sa participation dans les deux derniers Nolan. Cette fois encore, Gordon-Levitt tient toutes ses promesses, malgré les heures de maquillage quotidiennes qu’il a dû endurer pour ressembler à son alter ego plus âgé, Bruce Willis. La présence de l’expendable qui reviendra prochainement dans un cinquième Die Hard peu surprendre sur le papier, mais trouve pleinement sa place dans cette histoire sur le paradoxe temporel. La rencontre des deux Joe est le point de départ d’une suite de choix impossibles qui surprennent le spectateur et dont la logique impitoyable désarçonne quand elle s’abat sur les différents personnages. Le jeune Joe devra essayer de stopper son autre fataliste qui essaye de changer le futur, quel qu’en soit le prix à payer. Autour de ce duo original gravitent des seconds rôles de qualité. Tout d’abord un Paul Dano en collègue looper sympathique qui étonnamment s’efface rapidement du récit, mais d’une façon aussi tonitruante qu’elle s’avère d’une incroyable cruauté. En patron mafieux envoyé du futur, Jeff Daniels tient son monde d’une main de fer, mêlant étrangement une foi solide dans un avenir inéluctable et une peur plus profonde, représentée par ce bureau enterré tel un bunker, qui le tenaille qu’un grain de sable ne grippe un mécanisme bien huilé et vienne désavouer ses certitudes.
Avec l’arrivée de Bruce Willis, l’ingénieux metteur en scène Rian Johnson résout la question de son apparition avec le dédoublement de la scène clé débouchant sur la vie houleuse sur plusieurs décennies d’un Joe vieillissant en l’espace de trois minutes. Ce qui apparait d’abord comme une erreur d’agencement des séquences se révèle finalement être un truc de scénariste super efficace, une autre preuve que le réalisateur maîtrise autant son film dans sa continuité que dans sa cohérence globale. De plus, il aborde avec intelligence le principe du paradoxe temporel en prenant le parti d’un temps bouclé, immuable, évitant l’autre voie des réalités parallèles possibles, souvent à l’origine d’une montagne d’incohérences dans d’autres productions. Mais que l’on soit en 2044 ou en 2074, Looper nous présente un futur d’anticipation peu reluisant, avec une société plongée dans une pauvreté rampante et ponctuée par une violence gratuite quotidienne. Ce sera loin de la ville que le long métrage poursuivra les aventures des deux Joe. Le film perd un peu de son rythme percutant initial avec l’intervention du personnage de mère célibataire d’une Emily Blunt plutôt convaincante.
Looper entre alors progressivement dans sa seconde phase, celle que la bande-annonce omet complètement de citer et que le récit prend bien soin d’en révéler les détails en distillant des indices qu’au compte-goutte. Un secret bien gardé qui mènera le long métrage jusqu’à son climax, tissé autour d’un personnage secondaire à la ressemblance physique (pas si innocente) au Tetsuo du manga culte Akira. Mais là, j’en ai déjà trop dit! À travers son film donc, Rian Johnson se fait également plaisir en parvenant à assembler ses références cinématographiques hétéroclites, allant du film noir au zombie movie, passant par l’animation japonaise et l’action hollywoodienne des années 80, où Bruce Willis revêt le temps d’une scène son costume bad-ass de John McClane. Faute d’être novateur, ce cocktail original replacé dans un univers futuriste tout sauf cheap (à croire que Rian Johnson aurait des leçons à donner à Andrew Niccol après son Time Out) donne une réelle fraîcheur au long métrage, surtout comparé aux autres blockbusters américains sortis cette année. Un travail de cinéaste suffisamment honnête et bien foutu pour excuser ses quelques maladresses. En bref, louper Looper serait une erreur.
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