Synopsis : Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l’esclavage. Cet homme doté d’une détermination et d’un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.

Malgré tous ses films, Steven Spielberg arrive encore à nous surprendre. Cela faisait plus de dix ans que le cinéaste s’était lancé dans des recherches sur le seizième président des États-Unis et l’un des plus atypique : Abraham Lincoln. Non, la surprise ne vient pas de l’intervention inopinée de vampires numériques. Cela faisait longtemps que nous attendions tous de voir un jour ce Lincoln. Le réalisateur n’hésitant pas à citer ce personnage historique dans ses autres films. La mission d’Il faut sauver le soldat Ryan partant de la fameuse lettre écrite à madame Bixby ou encore l’adresse de Gettysburg récitée par un enfant grimé en Lincoln au début de Minority Report sont les rares témoins de l’obsession du réalisateur pour le personnage historique. Souvent repoussé, avec au départ Liam Neeson dans le rôle titre, le projet abouti enfin, mais sous une forme inattendue. Avec ses 2h30, beaucoup misaient sur un biopic fresque des plus classiques. Or, il s’avère que le long-métrage de Spielberg ne se concentre que sur les derniers mois d’Abraham Lincoln, qui ont vu la fin de la guerre de Sécession et le vote du treizième amendement de la Constitution, mettant un terme à l’esclavage.

C’est sur ce dernier point que l’essentiel du scénario se concentre. Partant de l’ouvrage publié en 2005 Team of Rivals de Doris Kearns Goodwin, le Lincoln de Spielberg délaisse la puissance spectaculaire des champs de bataille pour les débats et la politique. La guerre civile est volontairement mise au second plan, le vote du treizième amendement signifiant pour Lincoln la fin du conflit, les Sudistes n’ayant plus de raison de se battre. Magnifiquement mis en scène, les rares plans de batailles sont là pour dater l’avancée des événements. S’ouvrant sur l’écho des coups de canon, le film débutant sur des combats acharnés de la bataille de Jenkins’ Ferry, où la boue qui recouvre visages et uniformes ne distingue plus un soldat de l’Union d’un confédéré, d’un homme de couleur d’un blanc. C’est dès cette première séquence que réside tout l’enjeu de cet amendement qui mettrait fin à une guerre visuellement fratricide. Séquence sur laquelle s’achève le rappel au président de son engagement par la récitation de son adresse de Gettysburg par un soldat afro-américain interprété par David Oyelowo.

Très axé sur la politique donc, Lincoln risque de ne pas faire l’unanimité. Steven Spielberg prend son temps pour exposer le contexte dans lequel s’ouvre le long-métrage. Le réalisateur aura eu raison d’insister auprès de Daniel Day-Lewis pour incarner le président face à cette myriade de personnages secondaires impeccablement castés. Il est aussi parfois difficile de s’y retrouver entre les alliés, les adversaires et ceux qui retournent leurs vestes. Les spectateurs qui ont une légère tendance à l’anachronisme seront assez perturbés : les républicains étant cette fois du bon côté et les démocrates du mauvais. Certains le trouveront trop long, mais le film s’avère bien géré malgré sa durée conséquente, rappelant le cas de Munich sorti en 2005. Une similitude sans doute due au scénariste Tony Kushner, présent sur les deux projets. Marquant un rythme posé avec beaucoup de longs plans fixes et lents travellings, Steven Spielberg se fait plaisir avec un film qui, comme son précédent War Horse, emprunte volontiers les figures et codes du cinéma de John Ford. Un cinéaste souvent cité par Spielberg qui a lui-même abordé le sujet en 1939, avec Henry Fonda dans le rôle d’Abraham Lincoln.

Se concentrant sur son travail d’avocat itinérant représentant la Justice, Ford jouait dans Vers sa destinée avant tout sur la légende qui s’était constituée autour du seizième président des États-Unis. En 2012, Steven Spielberg tient un discours plus ambigu sur ce personnage hors du commun. En début du long-métrage, le Lincoln de Spielberg est d’abord incarné par sa silhouette si reconnaissable avec son chapeau haut-de-forme. Une ombre imposante à laquelle se confronte du plus petit des inconnus à ses plus proches parents. Celle-ci laisse progressivement sa place à l’écran à un vieil homme, au visage marqué, devant combattre sur tous les fronts, y compris familial. Presque reclus dans une Maison blanche austère des plus ténébreuses, bien que chaque intérieur soit sublimé par la photographie incroyable de Janusz Kaminski, Abraham Lincoln est montré comme un homme avec ses faiblesses. Un homme sur lequel tout le monde compte pour résoudre le terrible conflit qui embrase le pays sans pour autant le soutenir pleinement dans son souhait de faire voter ce treizième amendement. Car plus qu’un combat politique, c’est un combat moral qui s’oppose à la vision politicienne à court terme. Concentrant son scénario sur cette histoire dans l’Histoire, Lincoln montre un président prêt à magouiller, marchander et même acheter des élus du peuple pour s’assurer de l’adoption de ce texte fondateur des États-Unis.

Pour son premier film politique bien qu’historique, Steven Spielberg reste dans les clous d’un académisme à peine voilé. Certains n’hésiteront pas à en qualifier le résultat de film à Oscars (avec pas moins de douze nominations cette année). Un didactisme qui peut conduire à quelques dérapages mineurs, comme la tentative de créer un suspense avec l’ajournement du vote du treizième amendement, alors que la séquence s’ouvre avec un carton précisant « Le Jour du vote ». Néanmoins, la non prise de risque de sa mise en scène s’explique plutôt par un changement d’habitude chez le cinéaste. Lincoln étant porté par les dialogues, le technicien hors pair qu’est Spielberg sur de très grosses productions change son fusil d’épaule en travaillant sa mise en scène non plus avec mais autour de ses acteurs. Le meilleur exemple est cette confrontation entre le président (Daniel Day-Lewis) et Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones) dans une cave obscure où le seul jeu des deux acteurs au sommet suffit à donner toute sa puissance à cette scène. C’est aussi là l’une des grandes forces du long-métrage de Steven Spielberg : un casting colossal et réussi. En dehors d’un Daniel Day-Lewis toujours sur le fil du rasoir, chaque individu qui croise la route du président est rarement traité avec manichéisme et facilité. Le récit prend bien soin de donner de l’épaisseur à chacun d’entre eux.

Derrière l’animal politique qu’était Abraham Lincoln, le long-métrage n’oublie en rien le père et l’époux. Dans son ensemble, le film de Steven Spielberg n’est pas sur la même longueur d’onde que la plupart des autres, énormément basés sur les sentiments. Alors qu’il aurait pu aisément jouer cette carte, le cinéaste reste étonnamment tempérant dans l’émotion qui pourrait se dégager de cette histoire. Ce n’est que lorsqu’il se retrouve avec sa famille, que le monolithique faciès de l’inébranlable président s’ébrèche et révèle par moments un homme simple, avec ses doutes et ses faiblesses, comme le démontre avec sobriété le thème au piano de John Williams qui l’accompagne. Seule femme de ce casting exclusivement masculin, Sally Field tient le rôle de sa femme Mary. Au risque de trop en faire, elle y est une mère dépressive, complètement brisée par la mort de William, deuxième fils du couple mourant très jeune. Mais c’est avec elle que les premières failles chez Lincoln apparaissent. Robert, l’ainé des fils incarné à l’écran par Joseph Gordon-Levitt, désire partir au combat. Guidé par la fougue et l’idéalisme de l’adolescence, il ne comprend pas pourquoi les d’autres devraient se sacrifier à sa place. Le père se retrouve à nouveau piégé, Robert étant le seul de ses enfants à avoir atteint l’âge adulte.

Ce sont de tous ces détails dont s’est nourrit l’acteur Daniel Day-Lewis pour construire ce personnage attachant, qui tient tout un recueil d’anecdotes pour briser la glace avec des inconnus. L’instant le plus personnel, et paradoxalement l’un de ses derniers, est le souhait du président de partir visiter la Terre Sainte fait à sa femme sur leur trajet pour le théâtre Ford à Washington. Par ailleurs, Steven Spielberg abandonne l’assassinat d’Abraham Lincoln au hors champ. Les références du président à un tyran faites dans la chambre des représentants au début du long-métrage auraient pu se conclure avec le « Sic semper tyrannis » (Ainsi en est-il toujours des tyrans) déclaré par John Wilkes Booth après qu’il ait assassiné Lincoln. Le cinéaste laisse cette scène risquée au film Naissance d’une nation de David W. Griffith pour la remplacer intelligemment avec un plan magnifique du président quittant pour la dernière fois la Maison blanche, sa silhouette auréolée s’enfonçant lentement dans les ténèbres. Steven Spielberg ne manque pas non plus son rendez-vous avec l’annonce de la mort d’Abraham Lincoln, à la fois singulière et poignante au possible. Le film se conclut sur le discours d’investiture du second mandat. Cette scène antérieure aux événements du long-métrage rappelle avec force cette volonté invariable de reconstruire un pays divisé. Un serment qu’il ne pourra jamais mener à bien.

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  • Bobwan

    Pfiou ! ça donne envie tout ça ! Faut que je m’le fasse…Merci :)

  • Stef

    Un grand film, Daniel Day-Lewis y est époustouflant et Tommy Lee-Jones épatant.
    La critique d’Alexis est très bonne.
    Le film montre le tortueux chemin emprunté pour parvenir à l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Du grand Spielberg.